A Berder, une catharsis en douceur

Réunissant 80 participants du 3 au 7 juillet sur l’île de Berder, dans le Golfe du Morbihan, l’Université d’Eté de l’IFRDP avait pour thème la question « Guérissons-nous un jour de nos blessures ? ». Autour de conférences, de réunions plénières, de groupes de rencontre et d’ateliers, chacun a effectué son chemin en écoutant les autres et ses propres interrogations, et en parlant de soi ou de ce que le thème évoque à la personne. Une véritable cure intérieure mêlant le passé, le présent et l’avenir...

C’est peut-être un détail mais il a son importance. Pour venir sur l’île de Berder, il existe deux possibilités : le passage à pied ou en voiture, ou le passage en bateau aux heures de marée haute. Une arrivée initiatique, dépaysante et insolite pour certains, un « pas sage » pour d’autres que l’expérience inspire. Et c’est vrai, débarquer à Berder, d’autant plus pour participer à cette U.E. sur les blessures, peut être considéré comme un pas... Vers l’inconnu, vers le passé et les souvenirs, les douleurs oubliées, non exprimées, vers un silence appelé à être interrompu. Exotique, apaisant, peuplé de cris d’enfants, le petit paradis de Berder a recueilli les blessures de chacun et son environnement unique a certainement allégé ce difficile voyage vers la connaissance de soi.
Qu’on le veuille ou non, les blessures jalonnent nos vies. Blessures de l’âme ou du corps, elles nous rappellent à l’ordre sur une réalité parfois oubliée : la vie n’est pas un long fleuve tranquille... Mais un océan calme victime de vents contraires, de lames de fond et de pollution stagnante. Chacun essaie de s’en sortir, de guérir, ou tout au plus d’accepter sans oublier. Et la parole tient une grande place dans ce parcours. C’est pourtant difficile de se raconter, de parler des personnes et des moments qui nous ont blessés. Grâce à l’écoute si particulière développée par l’Approche Centrée sur la Personne (A.C.P.), la parole vient naturellement, facilitée par un climat serein et respectueux, où chacun est à égalité avec l’autre, où chacun peut rester lui-même au moment présent quelles que soient les personnes qui l’entourent.
Le temps de parole était ainsi largement favorisé. Le matin lors des groupes de rencontre, et le soir lors de l’assemblée plénière. Carl Rogers le disait lui-même : « je me suis rendu compte des énormes changements d’attitudes et de comportements auxquels on pouvait parvenir grâce au groupe. Et, depuis, je n’ai jamais cessé de m’intéresser au groupe. ». Le travail en groupe est l’un des principaux centres d’intérêts de l’Approche Centrée sur la Personne. Silence, parole, écoute et ressenti, tout amène à l’expression de soi et de ses émotions.

Les conférences ont également permis de comprendre comment les blessures peuvent être appréhendées par l’A.C.P. Lors sa conférence, « blessures, vous avez dit blessures ?... », Elisabeth Kremer a rappelé que les blessures touchaient l’Humanité toute entière. De nombreux récits mythologiques (ex : Oedipe ou la blessure du secret et de l’ignorance ; Narcisse ou l’amour de soi blessé, etc...) l’illustrent.
Marine de Fréminville a, quant à elle, présenté l’E.M.D.R., l’Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Méthode consistant à faire émerger un souvenir traumatisant, ou à amoindrir les douleurs du corps, par exemple. L’E.M.D.R. consiste à faire bouger les yeux du patient de gauche à droite pendant que lui pense à un deuil ou à un problème non résolu. Le cerveau émotionnel contrôle beaucoup de choses et il est possible ainsi d’agir sur lui pour régler un problème douloureux. Méconnue, parfois critiquée, la méthode de l’E.M.D.R. s’utilise comme un outil complémentaire à une thérapie.
Guérit-on des blessures de son enfance ? Jacques Lecomte, au cours de sa conférence, a évoqué son expérience professionnelle avec les adolescents : « nous pouvons parler de guérison, mais non pas dans le sens d’un retour à un état initial ». Il s’agit davantage d’une capacité de transformation de la blessure traumatique de l’enfance –la résilience- dont l’émergence peut être facilitée puis développée par les tuteurs de résilience. Jacques Lecomte regroupe les principaux facteurs de résilience chez l’enfant au sein d’un modèle triangulaire comprenant : le lien, la loi et le sens. Ainsi, si le lien et la loi sont mis en place par l’adulte dans la relation avec l’enfant, ce dernier en tirera lui-même du sens, son propre sens.

Quand on parle de blessures, comment ne pas aborder la question des blessures de guerre ? Difficiles à transmettre, elles laissent souvent la personne seule avec ses souvenirs et ses traumatismes de guerre. Laurent Bécue-Renard, avec son film « De guerre lasses », a offert un intense moment d’émotion à l’assistance. Un groupe de femmes, victimes de la guerre de Bosnie, y est filmé durant les quelques mois de leur thérapie. Chacune a subi un violent traumatisme dû à la perte brutale d’êtres chers et à la vision d’atrocités de guerre. La thérapie sert donc à exprimer cette douleur, à la transmettre à leur entourage et à se libérer d’un poids pour, peut-être, pouvoir un jour penser à l’avenir.
En référence à la propre histoire de sa famille durant la Seconde Guerre Mondiale, Laurent Bécue-Renard souhaitait s’exprimer sur les traumatismes de guerre. Son regard, juste, discret et humain, donne au film une infime douceur malgré la dureté des récits. Sa réflexion sur les traces psychiques de la guerre va se poursuivre avec de nouveaux projets : « je prépare un nouveau film sur les difficultés à vivre après la guerre lorsqu’on l’a faite avec les armes, en tant qu’homme. J’irai à la rencontre de vétérans américains d’Irak et du Vietnam. Ensuite, dans un troisième volet, je m’intéresserai à une famille française et aux traces laissées par la Première Guerre Mondiale. Quelle place tient le silence ? Comment vit-on la survivance ? Toutes ces expériences ont un aspect analytique et me font cheminer. »

Ainsi, tout au long de l’U.E., la question des blessures a été abordée dans son ensemble. Les participants ont pu alors trouver une solution, sortir du silence et sentir qu’ils n’étaient pas seuls. Des ateliers thématiques (Gi Qong, café philo, etc), mais aussi des moments de détente comme la soirée festive ou un bilan clowné, ont permis d’alléger l’atmosphère. Plusieurs soutenances de mémoires ont été présentées avec succès. Après la clôture de l’Université d’Eté, restait alors à partir, à quitter Berder et les personnes avec qui l’on avait vécu plusieurs jours. Restait aussi à dévoiler au grand jour le thème de l’U.E. 2007, qui aura lieu en Ardèche : « Qu’est-ce qu’une vie pleine ? ». Chacun peut déjà commencer sa réflexion...


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